Think, how many spans just from a man
to a woman, when she avoids him and longs…
—Rainer Maria Rilke
Je ne cherchais pas l’être parfait ; non, mais je cherchais l’amour parfait. Je cherchais des correspondances que je ne saurais nommer ; des sentiments simultanément identiques et opposés à ceux qui m’élèveraient quand je le regarderais.
Avec lui, je connaîtrais l’idéale – car il serait mon idéale et dans ses yeux je me verrais reflétée et idéalisée. Je me verrais comme il me verrait, et il se verrait comme je le verrais. Et à travers cette puissance du regard, à travers ces images l’un de l’autre reflétées, on se verrait comme on est véritablement. A travers l’autre, l’être aimé, on se connaîtrait au plus profond, au plus pur. Que c’est beau, que c’est beau, est-ce possible me demandais-je ? Que lorsque nos regards se croiseraient, on ne serait plus à deux, mais à quatre – deux corps et deux âmes libérées. Et peut-être viendrait là le moment que nos corps seraient délaissés et que nos âmes s’uniraient enfin. Est-ce possible, me demandais-je ? C’est trop beau, ce n’est pas possible, me répondais-je.
J’avais tort. Je l’ai trouvé, je l’ai trouvé. Ah ! Quel bonheur de le trouver. Quel malheur de le perdre. Comment ? L’âme sœur ne se perd pas ! Ce n’était donc pas l’âme sœur. Mais si, mais si. Il n’est ni le plus beau ni le plus grand. Je le trouvais un peu trop renfermé, j’aurais aimé qu’il me fasse plus de sourires. Mais quel sourire quand il ne boude pas ! Vous trouverez cela ridicule, mais la première fois qu’il m’a sourie, je ne l’ai pas reconnu – et c’est alors que j’ai vu toute la personne qu’il avait été, qu’il était et qu’il serait. Comme je l’ai aimé dès ce sourire ! Et maintenant quand je le regarde, je ne vois que ses yeux, ses yeux, chemins qui mènent vers l’idéale – car il est mon idéale, et je croyais voir mon image idéalisée dans ses beaux yeux.
Est-ce possible que je me sois trompée ? Non, non, ce n’est pas possible. Je l’aime. Je fais tout pour l’oublier, je fais tout pour nier mes sentiments, mais je n’ai qu’à le regarder pour avoir envie de pleurer. Je cherche un autre, désespérément, un qui est plus beau, plus gentil, plus grand, plus intelligent mais c’est inutile. Je dis au revoir à grand brun pour ensuite m’ennuyer avec un beau blond que je n’aimerais pas plus longtemps que notre soirée au bord du fleuve.
Je le hais des fois. Je hais les yeux dont je suis si amoureuse. Je hais son sourire, son rire, sa tendresse, ses idées, tout ce qui me fait l’aimer. Je hais surtout les chemises qui font ressortir la couleur de ses yeux et qui traînent mon regard vers eux. Quel torture divine de le regarder dans les yeux ! Je cherche à les éviter car dès que je les rencontre, je ne pense qu’à lui et je crains de ne jamais me libérer de cette souffrance magnifique. Pensez-vous que j’exagère ? Vous avez tort, je suis certaine que je l’aime. Et même maintenant, maintenant que j’éviterai à jamais ses yeux, je les retrouve encore dans mes pensées.
Je le repousse, mais en même temps je veux le retenir – ah je veux tant le retenir ! – car je l’aime et je ne veux pas le perdre pour toujours. J’aimerai tant que sa simple présence soit suffisante pour me rendre heureuse ! Mais cette présence seule me fait souffrir – car j’ai l’impression qu’il est avec moi quand il ne l’est pas vraiment. Je peux faire semblant pour quelque jours, faire semblant qu’une présence me suffit mais pas plus longtemps ! Une telle présence devient vite aussi intolérable que son absence – et même plus pénible à endurer. Comment regarder des yeux tant aimés et avoir à dissimuler cet amour ? Comment respirer quand je veux tant lui prendre la main mais que je dois les serrer ensemble pour me retenir ? Comment ne pas frissonner quand il m’effleure?
Et même aujourd’hui, loin de ses yeux, je ne les oublie pas. Que faire ? C’est inutile de lui parler, quand je lui parle j’ai envie de pleurer car j’ai envie de lui dire comment et à quel point je l’aime mais ne peux pas car il rirait et me dirait que j’exagère. Il ne comprendrait pas. Et puis j’ai envie d’hurler, de lui dire que je le déteste – mais je ne pourrai jamais justifier ma colère ; comment dire à quelqu’un qui refuse de voir que vous l’aimez d’un amour véritable que vous êtes furieuse parce qu’il ne veut pas accepter que vos sentiments ne sont ni passagers ni insensés ? Il ne comprendrait pas car il dirait que je ne l’aime pas vraiment. J’imagine déjà notre conversation et sais que ce serait inutile de lui parler. Vaut mieux le laisser suivre son chemin et suivre le mien, même si j’ai l’impression d’être aveugle. Je suis certaine que c’est d’amour dont je parle. Mais je suis tout aussi certaine qu’il ne pense pas que c’est de l’amour et qu’il me trouve ridicule. Peut-être faut-il accepter qu’il y a des âmes sœurs qui ne se reconnaissent pas, qui ne se retrouvent pas. Il me semble que nos âmes sont parmi ces âmes, et que mon destin est tel que j’aurais à le laisser s’éloigner tout en sachant que je ne revivrai jamais de tels sentiments.